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De gauche à droite : David Utreras, Michel Cabannes, Alain Rousset, Pierre Girard (masqué) et Alain Carrié
Après le message de bienvenue et d’introduction d’Alain Carrié, David Utreras, syndicaliste et secrétaire du comité d’entreprise de Solectron à Canéjan a pris la parole.
Les dix plans sociaux qui se sont succédé à Solectron ont fait passer les effectifs de 4 000 à 60 aujourd’hui, pour satisfaire les actionnaires. Les premiers départs se sont faits sur la base du volontariat, puis sur celle de la désignation. Mais nombreux sont les salariés, partants volontaires et attirés par l’indemnité offerte, dont la situation s’est rapidement dégradée et qui en sont aujourd’hui, sans perspectives, au RMI.
On a l’exemple ici d’une société, Flextronics, qui a racheté Solectron, pour laquelle il y a un coût à licencier, et qui se retrouve au bout du compte gagnante, avec les abattements fiscaux. Flextronics a fait en sorte d’y trouver un bénéfice, en combinant revente des biens, plans sociaux, crédits d’impôts… D. Utreras dénonce l’avidité des actionnaires (majoritairement français) et des donneurs d’ordre, eux aussi français, qui sont à l’origine d’un désastre économique et humain. Aujourd’hui tout le monde paye : les anciens salariés, mais aussi tout le bassin d’emploi.
Michel Cabannes, enseignant en sciences économiques à Bordeaux 4 prend ensuite la parole pour expliquer, d’une manière très pédagogique, quels mécanismes ont joué dans la naissance et le développement de la crise.
pour comprendre les mécanismes et le déroulement de la crise
Quelles conclusions en tirer ?
La crise est bien, avant toute, chose, celle d’un monde où la finance est totalement dérégulée, sans aucun respect d’exigences de prudence (subprimes, titrisation). Son origine remonte donc à la fin des années 70 et au début des années 80, avec une volonté de supprimer tous les contrôles pour « favoriser les échanges économiques », et le développement des paradis fiscaux qui permet encore plus d’échapper aux règles.
L’hégémonie de la finance sur le monde économique s’accompagne d’une extrême mobilité des capitaux qui modifie les rapports entre actionnaires, dirigeants d’entreprise et salariés, et restreint la part du travail dans la valeur ajoutée. La pression est maintenue sur les salariés, au nom de la « mondialisation » (ce qu’ont vécu au niveau microéconomique les salariés de Solectron s’inscrit bien dans cette logique !).
Pour maintenir la consommation, alors que les salaires stagnaient, il fallait faciliter le recours au crédit et l’endettement, comme l’ont fait l’Irlande, les Etats-Unis, l’Espagne, la Grande-Bretagne. Ces pays, il y a peu cités en exemple, sont aujourd’hui les plus durement touchés par la crise.
Devant la crise, les repères sont bousculés : • même les plus libéraux prônent aujourd’hui l’intervention de l’Etat (soutien, recapitalisation, nationalisations !). Keynes est à nouveau pris comme référence alors que l’on osait à peine le citer il y a un ou deux ans ! • l’endettement public était une phobie (souvenez-vous des critères de Maastricht), et le déficit devient normal.
Après cet éclairage planétaire, Pierre Girard apporte son témoignage de chef d’entreprise face à la crise. Il dirige aujourd’hui, avec Jean-Yves Grandidier, la société Valorem, productrice d’énergies vertes, qui travaille dans le domaine des énergies renouvelables (éolien, photovoltaïque, biomasse). C’est un secteur porteur, en dépit des inerties administratives (des recours faits par une personne peuvent retarder un projet de deux ans avant que le Tribunal Administratif ne statue), et du lobby du nucléaire, qui se fait sentir y compris au sein des services de l’Etat.
Mais dans ce secteur en pleine croissance, la crise a aussi été vécue en direct. En 2007, la société a choisi de modifier sa stratégie, en passant du statut de « bureau d’études » à celui, plus large de porteur de projet, qui couvre l’ensemble de la chaîne de conception/définition, montage financier, construction et production de l’énergie. Ce changement de cap a nécessité une augmentation de capital, pour laquelle 20 millions d’euros ont été levés auprès de partenaires financiers, en deux fois. La deuxième levée de fonds s’est faite en août 2008, juste avant l’explosion de la crise. Elle serait sans doute impossible aujourd’hui.
La situation s’est brutalement retournée en septembre 2008 (ce qui correspond au calendrier décrit par M. Cabannes) :
avant septembre, Valorem disposait d’un ensemble de projets, avec des permis de construire et les possibilités de financement, mais les fabricants de matériels traînaient les pieds, et imposaient des délais de livraison d’un à deux ans,
en trois semaines, les fabricants, touchés par l’annulation des commandes, ont fait le siège de la société, proposant une livraison quasi immédiate… mais les banques n’étaient plus prêtes à apporter les fonds nécessaires !
Alain Rousset, député de la circonscription et Président de la Région Aquitaine et de l’Association des Régions de France, apporte son éclairage. La réponse à la crise doit venir des territoires. L’Etat devait intervenir pour sauver le système, mais il devra intervenir à nouveau. Il ne prend pas la mesure de la question sur deux aspects :
les contreparties demandées aux banques ne sont pas effectives (l’exemple de Valorem l’illustre, avec la réticence à accorder les financements, alors que l’Etat les a soutenu dans ce but),
le plan de relance des investissements repose sur les collectivités : l’Etat n’a plus d’argent et demande aux collectivités d’intervenir à sa place, sans aucune concertation, embrouillant au passage les compétences.
pour mieux comprendre quel rôle peut jouer la politique
Le public attentif de la Salle Saint-Géry
Après ces regards croisés et complémentaires, c’est à la salle d’intervenir. Les questions sont nombreuses.
A quand la fin de la crise ?
M. Cabannes assure que personne ne peut le dire. Il s’agit d’une crise systémique d’une ampleur inégalée depuis 1929. Ce que l’on sait, c’est que si aucune réponse n’est apportée sur le fond, d’autres crises suivront : résoudre la question suppose une complète remise en cause des rapports entre finance et production.
Comment réguler le système ? Que pensez-vous de la taxe Tobin sur les mouvements financiers ?
En France, il est invraisemblable que l’on ait renoncé au rôle de réduction des inégalités que joue l’impôt (réduction de la progressivité de l’impôt sur le revenu, bouclier fiscal…) au moment où ces inégalités se sont accrues comme jamais. La fiscalité doit rester un instrument incontournable, aussi bien pour des raisons de justice sociale que d’efficacité économique. A l’échelle internationale, c’est plus difficile, car cela suppose un accord entre les Etats, alors que la concurrence est considérable, du fait des différences entre les systèmes fiscaux et entre les systèmes sociaux. Il faut avancer sur la coordination internationale des politiques fiscales, et d’abord en, Europe. Les mouvements politiques de gauche des différents pays doivent s’entendre pour pouvoir peser.
Comment faire face aux problèmes cruciaux qui nous attendent, en particulier dans le domaine de l’environnement ?
La réponse va dans le même sens. On pourra, techniquement, répondre aux défis environnementaux, mais il ne faut pas rajouter des difficultés. Or on en a ajouté :
au niveau de l’entreprise en ramenant tout à la seule logique financière et à la mobilité parfaite du capital, qui favorise l’irresponsabilité et privilégie le court terme,
au niveau de la mondialisation, au nom de la « nécessaire ouverture », sans que rien ne soit fait pour « mondialiser » l’action politique. L’efficacité des structures politiques, demeurées à l’échelle nationale, est insuffisante.
A la fin de la soirée, après avoir entendu un salarié syndicaliste, un économiste universitaire, un chef d’entreprise et un responsable politique, chacun avait le sentiment d’avoir beaucoup appris. Les regards croisés portés sur la crise ont confirmé qu’une situation locale particulière s’inscrit dans un contexte national et mondial qui permet de l’expliquer. De même, les solutions locales, bien que fort utiles, ne peuvent être qu’incomplètes si l’on ne se donne pas les moyens d’agir sur les raisons profondes de la crise.
Les difficultés nous touchent aujourd’hui de plein fouet, et les lendemains seront difficiles, mais la crise offre une opportunité historique : celle de repenser fondamentalement le système économique et financier, en profitant du désarroi profond des libéraux, qui nous ont conduit à l’échec et n’ont aucune réponse. Il faut réorganiser les relations dans le monde économique. C’est là le rôle des politiques et des citoyens.
Denys Breysse